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Daniel Odier




Espace et Vibration

3e millénaire Il y a une grande confusion sur le mot amour, Quand on évoque l'amour, il y a tout de suite une orientation vers quelqu'un, quelque chose, avec en arrière-plan la possessivité, la jalousie. Comment discriminer entre cet amour "personnel" et une qualité d'amour qui touche plus à l'impersonnel?

Daniel Odier – Toute la difficulté est de sortir de la relation névrotique avec l'autre, Une histoire d'amour, c'est deux manques face à face. II y a un cannibalisme mutuel, et en général un des deux cannibales est plus rapide que l'autre : il mange plus vite ! Quand on a eu la chance d'approcher un maître de quelque tradition que ce soit, on se rend compte que l'on peut trouver chez lui toujours le même parfum, et il n'y a pas ce côté névrotique, si ce n'est en nous ... Ce qui est intéressant, c'est que l'élément passionnel soit comme dépassé. Dans une voie spirituelle, il y a aussi beaucoup de passion, mais on peut découvrir une passion qui est beaucoup moins liée à l'ego, à la manipulation, à la peur de l'abandon, qui est une des peurs fondamentales. Chez les gens que je rencontre, la peur d'être abandonné est le moteur principal de toutes les actions. Tout ce que l'on fait, est fait pour éviter d'être abandonné par l'autre, Bien sûr, on rentre dans le même délire de possession avec un maître, Mais, finalement, un vrai maître est celui qui nous prouve que l'on n'a rien à faire pour être aimé, Ce n'est pas une monnaie d'échange. Nous ne sommes pas obligés de fournir de l'intelligence, de la beauté, de la compréhension. On reçoit sans qu'il y ait équilibre entre ce que l'on donne et ce que l'on reçoit. C'est ce déplacement passionnel qui est tellement intéressant. On voit tout à coup qu'il peut y avoir les mêmes qualités vibratoires, mais sans l'angoisse de perdre. Si on lit Rûmi, il est évident que la qualité vibratoire de la passion est présente, mais il n'y a pas cette angoisse de la fin, de la perte qui est fatale dans une passion ordinaire.

" Tout à coup, on croit entrer en relation, mais on entre dans l'amour non duel: il n'y a pas de relation, il n'y a pas de place pour deux. On est absorbé dans l'Un, en quelque sorte. "


Dans une passion ordinaire, le désir d'être aimé peut ancrer la personne dans un état de fausseté, Il s'agit par exemple de cacher ce que l'on juge comme ses défauts, et derrière cela se trouve la question de l'image de soi-même, l'image que l'on veut donner à l'autre. Y a-t-il un travail, quelque chose à faire, pour dissoudre cette angoisse liée à cette image conditionnée?

La première chose est de goûter à un amour qui ne répond pas au conditionnement. Avoir goûté cela permet de détendre l'amour passion que l'on peut avoir pour un être qui n'est pas un maître. Cela permet d'apporter la notion d'espace dans une relation. Entre un maître et un disciple, il n'y a jamais de relation, contrairement à ce que le disciple imagine, Et c'est cela la découverte de ce qu'on appelle amour absolu ou ce que l'on veut. Tout à coup, on croit entrer en relation, mais on entre dans l'amour non duel: il n'y a pas de relation, il n'y a pas de place pour deux. On est absorbé dans l'Un, en quelque sorte, Quand ça nous arrive brièvement d'être absorbé dans l'Un, ce parfum peut être utilisé dans une relation passionnelle avec un être humain. Quand on vît un amour passionné, on fait toutes sortes d'expériences merveilleuses, puis il y a l'archéologie de la dualité qui entre en jeu, et on découvre les couches plus profondes de la psyché dont tu parlais, et il y a une distance qui se fait, un oubli de l'autre, un abandon. La seule chose qui manque dans les relations amoureuses, c'est l'espace. Tout le reste, on peut le recevoir, l'excitation, la passion, la vibration, l'enthousiasme, la créativité, Mais toutes ces qualités merveilleuses se transforment simplement car elles manquent d'air, d'espace. Au bout d'un moment, elles s'inversent. Ce qu'on découvre avec un maître, c'est qu'il n'y a pas de rétrécissement. Nous sommes tellement conditionnés par nos expériences passées que l'on imagine forcément que ça se passera de la même manière : on essaie de manipuler, mais on découvre quelque chose que l'on ne peut limiter, cerner, manipuler. Mais il y a des moments où on est comme absorbé par le samaddhi de notre maître. Il y a un côté infectieux dans le samaddhi.


Un autre versant peut aussi se manifester. Le fait de sentir que quelque chose nous échappe est insupportable. On peut passer aussi par une phase de haine envers un maître.

Ça peut rendre fou furieux. C'est la raison principale des tensions extrêmes qu'il y a dans tous les groupements spirituels, où l'on en veut au maître de ne pas s'être donné à une seule personne, qui serait nous bien sûr. Ça génère des drames invraisemblables. C'est une sorte de jeu où l'adversaire n'est pas localisable, alors que dans la passion ordinaire, l'adversaire est parfaitement localisé.


Tu parlais d'espace précédemment. L'espace peut être aussi découvert par voie inverse, par la découverte que la relation que je noue avec une personne est en permanence en voie de fermeture plutôt que d'ouverture. Cela nécessite une écoute intérieure du moment présent. Cette écoute peut-elle être nourrie ?

Ce qui est fatal, c'est l'impression de connaître l'autre de plus en plus. Plus on le connaît, et moins on l'explore, et donc moins il paraît neuf. Et au bout d'un certain temps, il faut le changer car on l'a épuisé ! En quelque sorte par manque d'écoute, manque de présence. Pour que l'espace se manifeste dans cette non-relation que l'on peut avoir avec quelqu'un d'autre, il faut absolument que l'autre soit neuf à chaque minute. À partir du moment où l'on sait qui l'on a en face de soi au petit déjeuner, on peut presque dire que l'on a signé la séparation. C'est terminé. Ça demande beaucoup de créativité que de ne pas savoir, de reconsidérer l'autre complètement. C'est aussi une chose que l'on apprend au contact d'un maître: on ne peut pas le figer dans un schéma prédéterminé, On ne peut pas le mettre dans une boîte, ni au niveau de son comportement, ni à celui de son âge, ou de son énergie. Rien ne peut être fixé car tout est sans arrêt en changement. Ce qui était fascinant avec Lalita Devi, qui fut mon maître au Cachemire, c'était que je ne savais jamais qui j'avais en face de moi. Par moments, c'était une petite fille de huit ans, totalement non concernée par l'univers des adultes, à d'autres moments une femme de quatre-vingts ans qui demandait pourquoi je n'accédais pas directement au diamant plutôt que de faire tous ces détours invraisemblables. Ça fait beaucoup de bien d'avoir quelqu'un que l'on ne peut fixer nulle part, on doit devenir souple. Nous ne touchons qu'une image, qui se modifie à une vitesse éclair. Pour parvenir à un contact profond, il faut arrêter de fixer l'autre. C'est un exercice pratique que l'on fait avec son maître. Après mille tentatives de le fixer, et mille échecs, on commence à comprendre qu'il s'agit d'une question de fluidité, de mobilité. C'est comme une rivière qui veut approcher une rivière, il faut que ça coule.

" Chaque fois que l'on pense avoir accompli quelque chose sur le plan spirituel, la vie nous démontre très vite qu'il y a encore pas mal de travail à faire ... " 


Celle fluidité est à tous les niveaux. Elle est énergétique, mais en même temps se heurte à des blocages psychiques-corporels…

... Beaucoup croient qu'ils vont apprendre des choses avec leur maître, mais le plus précieux est cette fluidité, de reconnaître l'autre comme étant fluide et de fluer avec lui. Dans les couples ... je voyage beaucoup, et donc me trouve souvent dans des hôtels. Je suis consterné de voir le manque de communication entre les couples, même jeunes, même des personnes qui sont ensemble depuis un an ou deux ou trois. C'est triste de voir ça. La plupart du temps, on a l'impression que le couple se résume à un échange de camisole de force qui se rétrécit avec le temps. Chacun lace soigneusement les lacets de la camisole de l'autre, pour être sûr qu'il n'y ait pas d'espace. Il est difficile de donner à l'autre tout l'espace, Tout a été essayé du point de vue du couple. Par exemple la liberté sexuelle totale. Ça n'a pas marché très bien, c'était excitant, intéressant, amusant, mais difficile car on n'avait pas compris qu'il est possible de faire beaucoup plus que de donner la liberté sexuelle à l'autre, en lui donnant de l'espace. La liberté sexuelle n'est qu'une toute petite partie de l'espace. En l'absence d'espace, il y a ennui. J'ai vu beaucoup de couples libres, mais beaucoup n'avaient en même temps plus rien à se dire. Pour qu'il y ait une vraie complicité dans la découverte de l'espace, c'est la seule chose que l'on peut offrir à l'autre qui soit sans limites.


Cet espace veut aussi dire que l'on est sans attente, sans projection sur ce que l'autre doit être ou faire.

Oui, mais le cannibale le plus rapide essaie toujours d'imposer sa vision au cannibale le plus lent. Aussi belle que soit la vision que l'on essaie d'imposer, c'est une perte d'espace.


Dans une relation, un simple dialogue qui commence de façon libre se transforme très rapidement en une défense d'opinions auxquelles on tient. Le cannibalisme commence très rapidement, et la relation se ferme. La question de l'amour et de la liberté se trouve là : comment transformer une relation qui se situe d'ego à ego?


C'est la chose la plus difficile à faire. La preuve est que les maîtres, qui ne sont pas toujours idiots, évitent en général les relations de couple. Ils savent qu'ils peuvent avoir connu l'illumination, mais créer une relation qui va durer quelques décennies est compliqué. Ils choisissent souvent de l'éviter. Mais il est intéressant d'inventer une non-relation qui puisse s'étendre dans le temps et dans l'espace. Autant aller au plus difficile quand il s'agit d'aller il l'essentiel.


Mais aller au plus difficile, c'est tout de suite se trouver confronté aux obstacles en soi, à la force de notre conditionnement.

Bien sûr, il n'y a pas un lieu où l'aberration de toutes les fixités mentales que l'on peut avoir sont aussi évidentes que dans un couple. C'est une pépinière d'aberrations. Il est assez facile d'être paisible quand on est seul, il n'y a pas d'interférence. Si on a eu des expériences de samaddhi, la vie est ainsi assez stable. Mais, de toute façon, chaque fois que l'on pense avoir accompli quelque chose sur le plan spirituel, la vie nous démontre très vite qu'il y a encore pas mal de travail à faire. Il y a toujours des poussées d'orgueil où l'on pense s'être détaché de quelque chose. Puis un événement arrive, qui montre clairement que ce n'est pas encore le cas. Plus c'est difficile, et plus on explore les couches profondes. Plus on croit à sa propre stabilité, et plus on est danger. L'espace, c'est aussi le silence. Quand il est là, la présence de l'autre s'installe dans ce silence. Chez les tantriques, on ajoute la vibration, qui est essentielle. On peut supposer que l'on peut atteindre seul la tranquillité, ce que beaucoup font. Mais si un musicien parvient au sommet expressif de son art, et qu'il joue seul, c'est comme s'il manquait un ferment qu'un autre musicien peut apporter. Si deux musiciens jouent ensemble, ils s'apportent l'un l'autre un dépassement. une profondeur. Pour moi, le couple, c'est cela. Jouer avec quelqu'un rend la chose plus vibrante, La position des tantriques est qu'un calme non vibrant est peu attrayant. Beaucoup de maîtres tantriques étaient musiciens, et souvent comparaient cette vibration intérieure à la musique. La vibration, le frémissement, ce qu'on appelle le "spanda" ... Il peut y avoir un silence, une tranquillité non vibrante, agréable, mais il peut y a avoir la même chose avec une vibration. Beaucoup d'hindous considèrent le Brahman inamovible, immuable, fixe. Les tantriques au contraire le conçoivent comme vibration, et cela conditionne toute la philosophie, la morale.


Le fait de penser que le Brahman est fixe conditionnerait donc l'expérience? On trouve ce que l'on cherche?

Nous faisons l'expérience de ce que l'on cherche. Nous expérimentons les choses auxquelles on croit. C'est pour cela que les mystiques musulmans n'ont pas de stigmates de crucifixion.


Accueillir l'autre dans son espace intérieur veut dire que l'on s'est accueilli soi-même. Mais bien souvent on n'accueille jamais complètement l'autre en soi, du fait que l'espace a déjà pris notre propre histoire qui peut éventuellement paraître lourde. Quelle démarche permettrait de dénouer les nœuds psychiques, et laisser l'espace vacant, et vibrer naturellement?

Toutes les démarches dans lesquelles le corps est centré et mouvant vont nous faire découvrir que la limite du moi n'est pas là où on la conçoit. Quand on pratique la danse mystique tantrique, ou du taï-chi. de la méditation, on s'aperçoit assez vite que la peau n'est pas la limite du moi. Ça va nettement au-delà. Quand on est amoureux, on fait aussi l'expérience que notre corps dépasse la limite de notre peau. Chez les tantriques, le corps est vu comme un corps cosmique qui enveloppe la totalité des choses, tous les cosmos, Faire l'expérience de ce corps cosmique va permettre de laisser entrer celui que l'on concevait comme l'autre à l'intérieur. Il n'est plus l'autre, et à un certain point, c'est pourquoi il n'y a plus relation. Mais il faut d'abord faire l'expérience de son élasticité. Voir que notre corps est nos émotions. Quand nos émotions sont fluides et ouvertes, nous expérimentons un corps vaste, fluide et ouvert. Quand nous sommes tristes et déprimés, nous expérimentons une dimension plus étroite. rétrécie, que celle de notre peau, comme dans les poupées russes. À force d'observer ces variations énormes de notre corps, une souplesse s'installe qui permet à l'autre de ne pas nous fixer et à nous de ne pas fixer l'autre.

" Voir que notre corps est nos émotions ... "


La fermeture et la réduction de ce corps, du fait des émotions négatives, engendre une souffrance qui peut nous rappeler à nous-mêmes. Le corps est un support pour notre attention".

C'est un support essentiel. Les voies qui nient le corps se trouvent assez rapidement face à un obstacle de taille. Si on ressent le corps comme de l'espace fluctuant, l'expérience sera intéressante. L'observation du corps devient l'observation des émotions. On observe à la fois les émotions et leur lien avec le corps, et on s'aperçoit qu'il y a un changement perpétuel. On est sensible à des zones tenues, ou détendues, c'est cela la présence, Un travail corporel fait vraiment partie du processus. Le seul fait de méditer est du reste un travail corporel: un corps posé sur un coussin essaie de trouver le souffle. Quand le souffle émerge, on s'aperçoit aussi que le souffle ne se limite pas au corps mais est une expérience plus vaste. Même dans l'expérience physique minimale, il y a un corps qui change, qui varie.

 

Interview paru dans la revue 3e millénaire - n°85 - Automne 2007