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Daniel Odier



SPANDAKARIKA

Le chant tantrique du frémissement, par Kallata (IXème siècle)



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La vénérée Shankari (Shakti), source de l'énergie, ouvre les yeux et l'univers se résorbe en pure conscience, elle les ferme et l'univers se manifeste en elle.

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Le frémissement, lieu même de la création et du retour, est dépourvu de toute limite car sa nature est dépourvue de forme.

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Même au sein de la dualité le tantrikâ plonge à la source non duelle car la pure subjectivité demeure toujours immergée en sa propre nature.

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Toutes les notions relatives liées à l'ego retrouvent leur source paisible profondément enfouie sous les différents états.

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Au sens absolu, plaisir et souffrance, sujet et objet, ne sont rien d'autre que l'espace de la conscience profonde.

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Saisir cette vérité fondamentale, c'est voir partout la liberté absolue. Ainsi, le mouvement des sens lui-même réside en cette liberté fondamentale et s'épanche à partir d'elle.

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Alors, celui qui retrouve ce frémissement essentiel de la conscience échappe à l'obscurcissement du désir limité.

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Ainsi libéré de la multiplicité des impulsions liées à l'ego, il fait l'expérience de l'état suprême.

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Il réalise enfin que la qualité fondamentale du tantrikâ est la liberté d'être à travers laquelle le désir retrouve son universalité.

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Comment ce tantrikâ émerveillé qui revient toujours à sa propre nature fondamentale comme source de toute manifestation pourrait-il être sujet à la transmigration?

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Si le vide pouvait être un objet de contemplation, où serait la conscience qui l'appréhenderait?

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Considère donc la contemplation de la vacuité comme un artifice d'une nature analogue à celle d'une profonde absence au monde.

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Celui qui agit et l'action sont unis mais lorsque l'action se dissout par abandon du fruit de l'acte, la dynamique même liée à l'ego s'épuise et le tantrikâ qui est absorbé dans cette contemplation profonde découvre le frémissement libéré du lien à l'ego. La nature profonde de l'action est alors révélée et celui qui a intériorisé le mouvement du désir ne connaît plus la dissolution. Il ne peut cesser d'exister car il est revenu à la source profonde.

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Le tantrikâ éveillé réalise ce frémissement continu à travers les trois états.

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Shiva est alors en union amoureuse avec Shakti sous la forme de la connaisance et de son objet alors que partout ailleurs il se manifeste comme pure conscience.

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Toute la palette sonore des différentes sortes de frémissements trouve sa source dans le frémissement universel de la conscience et touche ainsi à l'être. Comment un tel frémissement pourrait-t-il limiter le tantrikâ?

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Pourtant ce frémissement même cause la perte des êtres sujets aux vues limitées car, l'intuition déconnectée de la source profonde, ils se jettent dans le tourbillon de la transmigration.

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Celui qui tend avec ardeur vers le frémissement profond touche à sa vraie nature même au sein de l'activité.

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Le frémissement profond peut être touché dans les états extrêmes: la colère, la joie intense, l'errance mentale ou l'élan de survie.

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Lorsque le tantrikâ s'en remet à Shiva/Shakti, le soleil et la lune s'élèvent dans le canal central.

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A cet instant, lorsque dans le ciel le soleil et la lune disparaîssent, l'éveillé demeure lucide alors que'l'être ordinaire sombre dans l'inconscience.

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Les mantra, lorsqu'ils sont chargés de la puissance du frémissement, accomplissent leur fonction à travers les sens de l'éveillé. Ils s'unissent à l'esprit du tantrikâ qui pénètre la nature de Shiva/Shakti.

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Toute chose émerge de l'essence individuelle du tantrikâ qui se reconnaît en Shiva/Shakti, tout ce dont il jouit est Shiva/Shakti. Ainsi, il n'y a aucun état qui puisse être nommé qui ne soit Shiva/Shakti.

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Toujours présent à la réalité qu'il perçoit comme le jeu de sa propre nature, le tantrikâ est libéré au sein même de la vie.

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Par l'intensité du désir sans objet la contemplation émerge dans le coeur du tantrikâ uni au frémissement profond.

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Cela constitue l'atteinte du nectar suprême, l'immortalité du samadhi qui révèle au tantrikâ sa propre nature.

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L'ardeur envers Shiva/Shakti qui manifeste l'univers permet au tantrikâ d'être comblé. Au cours du rêve le soleil et la lune se manifestent en son coeur et tous ses souhaits sont exaucés.

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Mais s'il n'est pas présent, le tantrikâ sera trompé par le jeu de la manifestation et connaîtra l'état illusoire de l'aspirant à travers la veille et le sommeil.

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Comme un objet qui échappe à l'attention est plus clairement perçu lorsqu'on fait l'effort de mieux le cerner, le frémissement suprême apparaît au tantrika lorsqu'il tend vers lui avec ardeur. Ainsi tout s'accorde à l'essence de sa vraie nature.

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Même dans un état d'extrême faiblesse, un tel tantrikâ parvient à l'accomplissement. Même affamé, il trouve sa nourriture.

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Avec pour seul appui la reconnaissance du coeur, le tantrikâ est omniscient et en harmonie avec le monde.

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Si le corps/esprit est ravagé par le découragement dû à l'ignorance, seule l'expansion de la conscience hors de toute limite dissipera une lassitude dont la source aura alors disparu.

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La révélation du Soi surgit chez celui qui n'est plus que désir absolu. Que chacun en fasse l'expérience!

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Alors que la lumière, le son, la forme et le goût viennent entraver celui qui est encore lié à l'ego.

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Lorsque le tantrikâ pénètre toute chose de son désir absolu, à quoi servent les mots? Il en fait l'expérience par lui-même.

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Que le tantrikâ demeure présent, les sens disséminés dans la réalité avec vigilance et connaisse la stabilité.

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Celui qui est privé de son pouvoir par les forces obscures de l'activité limitée devient le jouet de l'énergie des sons.

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Pris dans le champ des énergies subtiles et des représentations mentales, la suprême ambroisie se dissout et l'être oublie sa liberté innée.

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Le pouvoir de la parole est toujours prêt à voiler la nature profonde du Soi car aucune représentation mentale ne peut s'affranchir du langage.

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L'énergie du frémissement qui traverse l'être vulgaire l'asservit alors que cette même énergie libère celui qui est sur la Voie.

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Le corps subtil lui-même est une entrave liée à l'intelligence limitée et à l'ego. L'être asservi fait les expériences qui sont liées à ses croyances et à l'idée qu'il se fait de son corps et par là même perpétue le lien.

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Mais lorsque le tantrikâ s'établit dans le frémissement de la réalité, il libère le flux de la manifestation et du retour et jouit ainsi de la liberté universelle en maître de la roue des énergies.

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Je vénère la parole spontanée, frémissante et merveilleuse de mon maître qui m'a fait traverser l'Océan du doute.

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Que ce joyau de connaissance conduise tous les êtres, comme Vasugupta les conduisit, à toucher la vraie nature de la réalité et qu'ils le gardent au plus profond de leur coeur.

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© de cette traduction Daniel Odier et Editions du Relié, 1999.