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Daniel Odier




Une sexualité au parfum d'infini


Pour ce spécialiste du tantrisme, sexualité et mystique ne font qu'un. D'où la nécessité, pour aimer, de donner à l'autre tout l'espace physique, philosophique et créatif dont il a besoin. L'aventure la plus passionnante d'une vie.

D'après les recherches actuelles on estime que la passion et l'intérêt sexuel pour son partenaire ont la vie courte: trois ans. Après, il faut se montrer créatif et inventer autre chose. Mais quoi? Tout a été tenté, ou presque. Une grande liberté sexuelle finit presque toujours par avoir raison des couples, soit qu'elle débouche sur l'ennui et la lassitude, soit qu'elle pousse à recommencer sans cesse le scénario de la passion courte durée avec d'autres partenaires. La grande boucle répétitive que connaissent tous ceux qui aspirent à la liberté. Nous sommes pris entre deux mirages, celui de la fidélité et celui de la liberté sexuelle. Il semble que notre esprit ait un goût pour les voies binaires, surtout lorsqu'elles débouchent sur l'insatisfaction. Les biologistes, les neurobio-logistes, les sexologues et autres spécialistes de la question tentent de nous ouvrir l'horizon, mais la peur de perdre l'autre, la peur d'être comparé, d'être jugé, d'être abandonné est plus tenace que toutes les théories et aspirations. On assiste au retour des extrêmes : la chasteté, grand mouvement puritain qui nous vient des États-Unis est à la mode et le sida n'y est pour rien. D'un autre côté, il y a un ras-le-bol total des précautions et beaucoup préfèrent ignorer le danger. Nous sommes encore une fois dans une solution binaire.

Pour être fidèle longue durée, il faut être androgyne comme l'escargot, sourd à son corps et à celui des autres, hormonalement faible, sous hypnose amoureuse, extrêmement religieux ou hyperconventionnel, craintif et soumis. Je parle d'une fidélité d'esprit et de corps, pas de ceUe qui se supporte en regardant des films porno ou en ayant recours à des subterfuges de sublimation ou à de rapides visites dans les salons de massages érotiques à l'heure du déjeuner. C'est rare de voir deux personnes qui ont survécu à trente ans de fidélité et sont encore vivants, lumineux et amoureux. La fidélité morte ne compte pas dans les statistiques. Est-il possible de construire un couple durable où la liberté, la vérité et le respect mutuel soit une base solide sur laquelle les deux partenaires puissent trouver force et inspiration, imagination, stimulation réciproque, en cessant d'annihiler les aspirations légitimes du corps à découvrir ?

" Ce grand élan d'un corps vers l'autre place les amants dans une sphère de totale communication avec le cosmos. "

Une troisième voie entre fidélité et infidélité ?
Après avoir tout essayé, il faut un sursaut d'invention! Fidélité, mais à qui ou à quoi? Quelle est la composante absente de la vie de presque tous les couples?
C'est l'espace créatif. L'espace tout court. À regarder les couples, on se demande où ils ont oublié leur bouteille d'oxygène. Le contrôle, la peur, le mensonge, l'ennui, la dépendance apparaissent en revanche au premier coup d'œil.
Alors apparaît la grande idée: l'amour c'est donner à l'autre tout l'espace dont il a besoin pour se réaliser pleinement dans tous les domaines, sexualité comprise. C'est la seule base solide sur laquelle un couple peut construire une petite éternité, à condition qu'aucun des deux ne soit victime de cette liberté. L'espace partagé n'est pas seulement un espace physique, c'est aussi un espace philosophique et créatif où la peur de perdre l'autre disparaît devant la réalisation qu'il y a peu de chance de trouver plusieurs personnes assez matures pour nous offrir cet espace. Il y a peu de chances que les deux partenaires jouissent de la même capacité à lier des relations amoureuses. Mais c'est la seule base sur laquelle un couple peut s'épanouir pleinement et, comme c'est quasiment impossible à réaliser, cela devient l'aventure la plus passionnante d'une vie. Je te donne tout l'espace dont tu as besoin pour te réaliser sur tous les plans (on commence par donner avant de prendre !), je reçois tout l'espace dont j'ai besoin pour me réaliser. Cela demande courage, maturité, dialogue, franchise, limpidité absolue de la relation. Mais dans ce jeu constant, la communication devient perpétuelle, elle n'est plus un accident. L'intuition se développe et engendre une passion qui peut parfaitement échapper aux trois ans fatidiques que nous octroient les scientifiques. Non seulement échapper, mais se développer sans cesse jusqu'à parvenir à une paix spatiale où toute peur d'être abandonné a disparu. C'est la créativité totale ! La liberté émotionnelle enfin recouvrée ! La fidélité à l'espace dans lequel deux personnes ou plus trouvent l'harmonie.

La sexualité a-t-elle une transcendance ?
La sexualité est pour un petit nombre une expérience si puissante qu'elle ouvre à l'espace, à l'unité avec le Tout. Cette expérience peut être spirituelle, mystique ou simplement humaine, elle peut ouvrir l'être à un espace sans ego, une plénitude créative et vibrante. Ce n'est pas l'approche traditionnelle qui mise, quelle que soit la religion, sur la frustration: la voie royale de l'hystérie religieuse.
Alors, ce grand élan d'un corps vers l'autre qui fait exploser les limites et place les amants dans une sphère de totale communication avec le monde, cet orgasme cosmique si théorisé et dont on parle tant, est-il vraiment accessible? Oui.. à une personne sur cent mille peut-être, et pour que la révélation ait lieu, il faudrait être au moins deux. C'est la grande fiction qui nous pousse vers la passion, mais qui se réalise rarement, car les corps sont habités par trop de souffrances, trop de peurs, trop d'angoisses pour s'abandonner totalement à l'autre. Les corps souffrant perdent le souffle et, sans le souffle, pas d'ouverture possible à cette grande extase. Alors, que faire?
Vous avez des stages de néo-tantra où la sexualité « sacrée» est enseignée par une bande de tristes agités new-age qui mélangent un peu tout dans un cocktail insipide. Ni mystiques ni physiques, ils errent sous leur parapluie spirituel, un cosmos d'un mètre à peine, et rendent la sexualité encore plus triste et névrotique.
Les entendre parler de l'orgasme cosmique fait penser aux prédicateurs américains qui vendent Dieu comme on vend une voiture d'occasion. Il ne suffit pas de quelques fleurs et de vapeurs d'encens, de rituels ridicules où deux névroses sur pieds se prennent pour Shiva-Shakti, d'investigations protégées, gants et capote, de recherche du Graal (point G et prostate, on se croirait à l'hôpital), ni d'exercices respiratoires absurdes pour trouver la félicité. Houellebecq a donné une description cinglante de ces approches. Comme disait Abhinavagupta (Xe-XIe siècle), maître tantrique et philosophe de la tradition cachemirienne : « Si le tantrisme avait quelque chose à voir avec la sexualité, mon âne serait mon maître. » Des stages où l'on apprend à contrôler son éjaculation avec des néo-taoïstes mués en ingénieurs du sexe sino-thaïlandais et où l'on travaille la question à grand renfort d'instruments, de sphères vaginales qu'on risque de laisser échapper sur le plancher sonore de son bureau ou dans un bar? Serrer les muscles, grincer des dents, contracter les sphincters, c'est le Fort Boyard de la sexualité!
Des stages de fellation-cunnilingus où l'on s'exerce sur des prothèses siliconées, encouragés par une experte qui nous promet en un week-end de détenir l'arme absolue de la séduction sexuelle (oui, ça existe !), mais, à la limite, c'est plus honnête que de nous proposer de nous ouvrir les chakras à coup de coïts. La lecture des innombrables ouvrages qui nous promettent de nous dévoiler les secrets d'une sexualité harmonieuse et semblent tous être copiés les uns sur les autres? L'ère des experts.

" Inventons une passion non sentimentale fondée sur l'absolue présence à l'être qui est dans nos bras " 

Autant regarder Sex and the city. Accumuler les expériences sexuelles pour devenir celui ou celle qui sait faire jouir et applique sa technique à chaque nouvel aspirant ou aspirante ? Il semblerait qu'on n'apprenne pas plus à être un bon amant en multipliant les expériences à l'infini qu'en suivant les cours de littérature à la fac pour devenir écrivain. On peut s'améliorer un petit peu, ouvrir l'intuition, rencontrer la bête de sexe innée qui nous révèlera le frémissement de toutes les cellules dans un hyperorgasme qui nous laisse légèrement halluciné et heureux. Mais qui nous propose de retrouver notre capacité émotionnelle à communiquer, à nous émerveiller de la découverte de l'autre, d'abandonner toutes les structures de pensée qui nous cuirassent et nous isolent? D'être de l'espace qui rencontre de l'espace ?

Expérimenter une éthique de la joie
Commençons par réintégrer le corps qui a la capacité innée de faire un avec toute chose, alors que l'esprit lutte sans cesse contre ce corps non duel. Rétablir cet équilibre suppose une présence nouvelle aux sensations, aux émotions, à l'esprit, qui en vérité ne sont pas scindés mais forment un seul courant, comme une tresse souple où chacun des éléments communique sans cesse avec les autres.
Toutes sortes d'approches nous proposent de retrouver le corps et l'émotion, encore ne faudrait-il pas oublier l'esprit, qui a droit lui aussi de faire UN avec la totalité. Pour retrouver le corps, tout le monde ou presque s'accorde sur la nécessité de vider l'esprit de ses concepts, de ses croyances, de ces adhésions, de ses formes figées, pour ne faire qu'un avec le flux de la vie. C'est là où le bât blesse, la plupart des systèmes qui nous promettent la liberté finissent par nous assujettir en nous proposant une « vérité" supérieure aux autres « vérités ". Nous retombons dans l'ornière fatale. Spinoza nous a libérés de la magie, de la religion et de la dualité. Un bon début. Il est sain de ne pas s'attendre à être sauvé par un autre et de défendre notre liberté contre toutes les approches qui troquent l'obéissance contre l'intelligence. Spinoza cherche s'il n'existe pas « quelque chose qui fût un bien véritable, communicable par soi, par lequel, ayant rejeté tout le reste, l'esprit pût être exclusivement concerné ; quelque chose enfin dont la découverte et la possession me fissent éprouver pour l'éternité une joie permanente et souveraine ". Inventons une passion non sentimentale fondée sur l'absolue présence à l'être qui est dans nos bras, libérons-nous de la peur d'être abandonné qui nous étreint au premier baiser et nous force à la manipulation. Oublions le péché originel et tous ceux qui nous rognent les ailes à grands coups de révélations divines. La vie n'a qu'un sens : être vivant. Notre système physique, émotionnel et mental a besoin d'air et d'espace. Notre disque dur mental à grande capacité a besoin de retrouver de l'espace vierge de toute croyance, de toute adhésion, de tout dogme. Il y a des potions magiques pour nettoyer le disque dur. On peut lire un Michel Onfray, décapant de disque dur destiné à ceux qui ont déjà abandonné le mirage spirituel et aiment naviguer dans les idées. On peut aussi ne rien lire et s'adonner à la présence par petites touches pointillistes en relâchant le souflle jusqu'à réaliser que l'expérience de l'unité avec le tout, que certains appellent le samadhi ou l'illumination, ne nécessite nullement un lourd bagage spirituel ou philosophique. Ou disons qu'après l'avoir assimilé on peut s'en libérer pour rejoindre un espace non duel où l'émotion, la pensée et la sensation touchent à une fluidité merveilleuse. Et cette fluidité ne s'épanouit jamais mieux que dans un univers où deux personnes (ou plus...) la partagent, car c'est le territoire de tous les dangers et que, sans le danger, l'être s'endort ou s'illusionne. Fidélité à l'espace! Jouissance sidérale !

Interview paru dans Nouvelles Clés- n°54 - Juin-Juillet-Août 2007